"Essai Sur L'Horticulture Japonaise" by E.-A. Carriere (1)


        E. A. Carrière (1816-1896)   In botanical citations, "CARR." stands for this French botanist.  The scientific name of California's Torrey Pine (Pinus torreyana) was published by him, in Paris, in an 1855 self-published work on conifers.  He probably saw the specimens collected in San Diego five years earlier by the western botanist Charles Christopher Parry.  The spruce Picea glauca 'Pendula' was introduced by Carrière before 1867.  He was editor of Revue Horticole. 1

       Bien qu'incomplète et sommaire, l'étude que nous avons faite des procédés usités par les jardiniers japonais peut néanmoins être considérée comme constituant aujourd'hui les principes de l'horticulture japonaise ; nous allons aborder une autre série de travaux se rapportant tout particulièrement au traitement des végétaux, et constituant l'art horticole proprement dit.  C'est ici, en effet, que va se montrer l'habileté des jardiniers japonais et où, probablement aussi et d'après les faits, l'on pourra se rendre un compte plus exact du climat tout particulier du Japon.
      Nanisation des végétaux.--Nous nommons nanisation l'ensemble des procédés usités par les Japonais pour maintenir certains végétaux à des dimensions plus ou moins réduites, procédés dans lesquels ils excellent, et dont on peut dire qu'ils ont fait un art.  On peut partager cet art en deux séries : l'une qui consiste à rapetisser les plantes, tout en leur conservant leur faciès naturel ; l'autre qui, tout en les nanisant, en modifie les formes.  Faute d'une appellation précise, nous donnons à l'ensemble des moyens que comprend cette dernière série le nom de monstruosisme qui, du reste, paraîte assez bien approprié, puisque, en effet, il ne s'agit pas seulement de rapetisser les végétaux, mais encore de leur donner, bien avant l'âge, l'aspect de vieillards rachitiques et difformes (fig. 55, 56, 57), comparés aux individus de ces mèmes espèces qui ont poussé en liberté.
       Mais comment les Japonais obtiennent-ils ce nanisement naturel, en conservant aux plantes leurs caractères normaux?  Ne pouvant l'affirmer, nous allons en tenter l'explication à l'aide de quelques hypothèses, par example, et tout d'abord, en supposant que quand ils veulent naniser ils choisissent des essences et probablement des variétés qui s'y prètent et dont la nature permet de les maintenir à l'état nain, tout en contrariant leur végétation.  Alors ils en contournent ou rabattent les branches, et les attachent pour leur faire prendre une forme déterminée.  On peut aussi admettre qu'ils les privent de nourriture et ne leur donnent que celle qui est absolument nécessaire à l'entretien de la vie, ce qui explique comment on voit parfois des végétaux âgés de près d'un siècle, et même plus, qui sont très-petits et peuvent vivre dans des pots relativement de dimensions très-restreintes, et dont quelquefois le tige proprement dite l'occupe presque tout entier (fig. 59).
       Mais, malgré tout cela, il faut bien reconnaître que le climat du Japon se prête merveilleusement à ce traitement, si contraire au développement normal, car dans des pays chauds, arides, fortement, insolés, il est au moins douteux que ce arbres pourraient supporter cette culture anormale.
       De tous les végétaux, les Conifères paraissent être ceux sur lesquels les Japonais exercent particulièrement l'art du nanisme et surtout du monstruosisme, soit parce que ce végétaux s'y prêtent mieux que beaucoup s'autres, ou qu'ils sont plus goûtés par les Japonais.  Ce sont surtout des Pins qu'ils soumettent à ce traitement.

Fig. 55. -- Jeune Pinus densiflora
soumis au monstruosisme.
Fig. 56. -- Pinus densiflora soumis au monstruosisme.


Fig. 57. -- Pinus densiflora rendu difforme par le traitement (au 1/8 de grandeur naturelle).


Fig. 58. -- Rynchospermum Japonicum rendu monstrueux par la culture.


Fig. 59. -- Schiraga m'ats'u (Pinus densiflora, var. albifolia).
(Voir. pour la description, Revue horticole, 1874, p. 273.)

Les figures 55, 56 et 57 montrent des résultats remarquables, qui nous paraissent difficiles à expliquer, sinon hypothétiquement.  En effet, la tige, très-réduite, est placée plus ou moins haut, à l'extrémité de nombreuses racines simples ou ramifiées qui semblent nager dans l'air et qui, supportées par des tuteurs, descendent et viennent s'implanter dans la terre du vase pour y puiser leur nourriture. -- Dans la plupart des cas, on ne distingue même pas le point de départ de la tige et de la racine, qui alors semblant se confondre.  Ainsi, en examinant avec attention la figure 57, on semble apercevoir la fin de la tigelle radiculaire à la ramification a, et à partir de là jusqu'au point b, où étaient placés les cotylédons, ce qui pourrait ètre considéré comme le collet, de sorte que, audessous de ce point, se trouverait encore une partie de la tigelle qui, en s'amincissant, va se confondre avec les racines proprement dites.
       Les branches et leurs ramifications, qui constituent la tête de l'arbre, ainsi que le montrent ces mêmes figures, sont contournées et attachées de manière à donner à l'ensemble une forme naine et surtout monstrueuse.  On comprend, en effet, que si on les abandonnait à elles-mêmes, ces ramifications deviendraient plus vigoureuses et prendraient la direction verticale, ce qui, probablement, serait contraire au but que poursuivent les Japonais.

Fig. 60. -- Nageia ovata, à branches rabattues, au 1/8 de grandeur naturelle, dans un vase japonais.


Fig. 61. -- Kaki dont les branches ont été contournées; plante adulte portant çà et là des pédoncules fructifères (réduit au 1/10).

       D'une autre part, on est presque autorisé à croire que, au Japon, cette pratique du monstruosisme s'exerce en grand et constitue une industries particulière, puisque c'est par centaines d'individus comme celui que représente la figure 55 qu'ils en avaient apporté.  De plus, comme tous ces sujects avaient presque identiquement la même forme, on peut supposer qu'un même traitement leur est appliqué.  Mais toutefois, on doit comprendre que, dans des conditions aussi désavantageuses, le développement soit très-lent : c'est à ce point que l'individu que représente la figure 55 est âgé d'au moins dix ans, à ce qu'on nous a assuré ; que celui réprésenté par la figure 56 n'a pas moins de dix-huit ans, tandis que celui représenté par la figure 57, qui peut être consideré comme l'exagération des précédents, et qui a presque 70 centimètres de hauteur à partir du pot jusqu'au sommet du grand tuteur, est âgé d'au moins quarante ans.  La plante représentée par la figure 58 a environ trente-cinq ans, tandis que le Nageia (fig. 60) a environ trente ans.  Faisons toutefois remarquer que ces âges sont approximatifs et doivent être regardés comme des à peu près.  Souvent aussi ils mettent deux sujets dans un même vase, ce que démontre la figure 55.
       Bien que les Pins paraissent avoir le privilége d'être choisis pour être soumis à ce traitement, ils ne sont pourtant pas les seuls, et parmi les Conifères nous en avons vu quelques autres, notamment des Chamæcyparis et même des Podacarpus ou Nageia (fig. 60) ; il est donc à peu près hors de doute qu'on pourrait soumettre beaucoup d'autres espèces à ce traitement, puisque à peu près toutes les Conifères ont des racines extrèmement longues, ce qu'ont pu remarquer tous ceux qui, comme nous, ont cultivé ces plantes, surtout quand elles sont en pots.  Dans ce cas, en effet, quand on les dépote, on voit que les racines sont tellement contournées que, en les allongeant, elles atteignent souvent 1m 50 et même plus de longueur.
       Pratique du monstruosisme. -- Par quels procédés les Japonais arrivent-ils à créer les végétaux monstrueux dont nous venons de parler, et dont les figures 55 à 58 peuvent donner une idée?
       Bien que sous ce rapport nous ne puissions rien affirmer, les connaissances que nous avons de la végétation des Conifères, particulièrement de leur premier développement, quand les plantes proviennent de semis, nous autorisent à tenter une démonstration qui, bien entendu, ne devra être prise que comme un essai, lequel, cependant, n'est pas dépourvu de probabilité, on pourrait même dire presque de certitude, du moins quant au point de départ.  Ce dernier, qui suffirait à expliquer le choix que les Japonais font des Conifères, réside dans la longuer démesurée que, en très-peu de temps, atteint la radicule.  Citons un fait comme exemple.  Ayant fait germer à la chaleur et à l'abri de l'air, dans de la mousse ou dans du sphagnum très-légèrement tassé, ou dans un tube, des graines de Cèdre et de diverses espèces de Pins, nous avons constaté que, au bout de très-peu de temps, ces racines avaient acquis plus de 50 centimètres le longueur.  Si, d'une autre part, on réfléchit que les Japonais ont soin de contourner, de nouer, souvent même plusiers fois, la tige des plantes dès qu'elle a atteint à peine 15 centimètres, ainsi que le démontre la figure 55, et qu'ensuite ils attachent et contournent les ramifications afin d'entraver le développement, l'on comprendra combien cet arrèt de la partie aérienne doit faciliter et exciter encore le développment de la partie souterraine qui, alors, acquiert des proportions inusitées qui pourraient expliquer les monstrueuses anomalies dont nous parlons.
       Les résultats si singuliers dont les figures 55 à 58 peuvent donner une idée s’obtiennent-ils avant que les plantes soient mises en pots, ou sont-ils le fait d’opérations postérieures à la mise en pots des plantes, et qui consisteraient à allonger successivement ces dernières avec précaution, de manière à ne pas rompre les racines, mais au contraire en tirant progressivement les plantes, à en élever les racines plus ou moins au-dessus du sol?  Ce dernier fait nous paraît probable, et c’est ce qui explique comment toutes les racines principales étant en dehors du sol, il n’y a guère a l’intérieur que l’extrémité de ces racines.
       Peut-être aussi que les Japonais activent et favorisent ces développements anormaux en plaçant les plantes dans des conditions spéciales ou appropriées que nous ignorons.  D’une autre part, il ne faut pas oublier non plus que le climat du Japon doit être très-favorable à cette végétation insolite.  Mais quoi qu’il en soit, en admettant même les conditions particulièrement avantageuses, ces résultats n’excluent aucunement l’habileté pratique des jardiniers japonais, au contraire, car, d’après ce que nous connaissons de leur outillage, on est autorisé à croire que les moyens dont ils disposent sont peu perfectionnés.
       Disons aussi que les Japonais ne se bornent pas à naniser les végétaux dits d’ornement ; cette sorte de besoin de rapetisser les choses parait s’étendre aux arbres fruitiers, et ici encore nous voyons qu’ils emploient à peu près les deux modes de traitement dont nous venons de parler : d’abord la nanisation naturelle, qu’ils obtiennent par des rapprochements successifs des branches, mais alors sans modification dans la direction normale ; c’est l’équivalent du traitement que nous appliquons à nos arbres fruitiers, ou aux arbrisseaux et arbustes d’ornement cultivés en pots ou en caisses ; ensuite la nanisation monstrueuse, qui consiste à contourner les rameaux en les raccourcissant de temps à autre (fig. 61), de manière, tout en restreignant les dimensions des arbres et en gênant leur développement, à les amener à la fructification.  Ce traitement pourrait donc être assimilé -– bien qu’il en soit très-différent –- à l’arcure ou bien à ce procédé employé par quelques arboriculteurs pour la culture des Poiriers.  Nous avons vu des arbres ainsi traités par les Japonais, soit au Fleuriste de Paris, soit à leur jardin de l’Exposition, au Trocadéro.  Les sortes d’arbres fruitiers soumises à ces systèmes étaient surtout des Kakis, Pêchers, Pruniers, Cerisiers, etc. ; mais c’est tout particulièrement sur les premiers (Kakis) qu’on pouvait apprécier les bons résultats.  Ainsi, dans les deux massifs plantés au Trocadéro, bien que les sujets étaient très-nains (40 à 80 centimètres), ils se sont tous couverts de fleurs, et l’on peut même voir sur notre figure (d), faite sur nature, d’après une plante venant du Japon, des ramilles renflées ou sortes de lambourdes qui déjà avaient donné des fruits.  Dans ce cas encore, et pour ce qui concerne les Kakis, les Japonais opèrent à peu près comme nous lorsqu’il s’agit d’arbres fruitiers en pots.  Tenant compte de la force des sujets, et afin d’avoir de très-beaux fruits, ils n’en laissent qu’un très-petit nombre –- 6 à 12 environ –- sur chaque arbre, suivant sa force.
       Une autre observation que nous avons faite sur ces arbres naisés, c’est que leur système radiculaire est peu développé, qu’ils n’ont guère que du chevelu, encore peu abondant.  Cet état est-il une conséquence du développement si restreint du système aérien, et provient-il d’un équilibre naturel des deux parties opposées?  Est-il dû à des mutilations qui, faites dès le début de la vie des plantes, se font sentir pendant toute la vie de celles-ci, ou bien est-il déterminé par des déplantations souvent répétées qui constitueraient un malaise permanent?  Il est permis de croire que ces divers moyens sont au besoin pratiqés.  Toutefois, ne pouvant expliquer le fait, nous nous bornons à les constater.
 E.-A. CARRIÈRE.

       (La fin prochainement).

(1) Revue horticole, 1878, pp. 214, 231. 2



NOTES

1    Blakely, Larry  "Who's In A Name, People Commemorated in Eastern Sierra Plant Names," Footnote 13, http://www.csupomona.edu/~larryblakely/whoname/who_pary.htm; http://www.peaceofmindnursery.com/catalog_i671770.html?catId=23395.

2    E.-A. Carrière,  "Essai Sur L'Horticulture Japonaise," Revue horticole, 50:271-275; 1878.  A photocopy of this article was graciously given to RJB by Peter Del Tredici of Harvard's Arnold Arboretum, July 28, 2006.  The 1874 article that is noted after Fig. 59's caption above is here.

An English version of this article (not necessarily a translation) can be found here.



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